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Les Printemps Arabes, dix ans après

Demain Citoyens !

  

À la fin de l’année 2010, l’immolation d’un marchand ambulant en Tunisie révèle les frustrations chroniques d’une jeunesse qui représente alors 90% des chômeurs dans le pays. La vague d’émoi causée par cet événement transforme alors un fait divers d’une ville de province à ce qui va emprunter ensuite son nom aux Printemps des Peuples ou au Printemps de Prague, en transformant le paysage d’un espace géographique entier. Une décennie après les soulèvements populaires qui ont secoué l’Afrique du Nord et le Proche-Orient, se dessinent les premiers bilans de ces événements sur le temps court.

En 2010, la majorité des pays arabes est victime d’une détresse économique et d’une corruption massive (le prix du blé est multiplié par quatre entre 2002 et 2011 en Égypte). Des millions de personnes - menés notamment par la jeunesse, qui représente la plus grande part des populations suite à l’essor démographique des années 1980 et 1990 - sonnent un ras-le-bol collectif.  Souvent laissés pour compte par l’État, beaucoup revendiquent un changement politique. Certains n’ont en effet jamais connu autre chose que les régimes autoritaires implantés depuis des décennies (Kadhafi en Libye depuis 1969, Ben Ali en Tunisie depuis 1987 ou encore la famille el-Assad en Syrie depuis 1971). Les revendications sociales et économiques en Tunisie se transforment rapidement en protestations contre le pouvoir en place et s’exportent à l’étranger pour former ce que certains appellent aujourd’hui la « Révolution Facebook ». Le « mur de la peur » disparaît et les manifestations pour la liberté rassemblent des millions de personnes et font tomber le régime de Ben Ali en Tunisie, de Moubarak en Égypte, de Kadhafi en Libye ou encore de Saleh au Yémen. Cependant, nombre des idéaux des manifestants ont été étouffés dix ans après, dressant un bilan très nuancé des Printemps Arabes.

La Tunisie est le seul pays à avoir effectué une transition démocratique jusqu’à aujourd’hui. Début 2011, les mouvements populaires s’amorcent par la victoire des revendications libertaires dans le pays. Toutefois, on remarque aujourd’hui que le pays a échoué dans sa recherche de consensus national, et a plus ou moins bien réussi sa transition démocratique. Il a vu la succession d’une multitude de gouvernements et une rédaction difficile de la nouvelle Constitution, qui a duré plus de 3 ans. La légitimité vacillante de l’assemblée Constituante a même poussé les tunisiens à réclamer sa dissolution courant 2012. Même avant la crise sanitaire, le pays n’avait pas encore réglé la crise économique amplifiée par cette période chaotique de transition (le revenu moyen par habitant a diminué de 20% depuis 2011). Par ailleurs, les royaumes de Jordanie et du Maroc ont réduit quelque peu leur autoritarisme (assouplissement électoral, Premier Ministre élu), mais n’ont aujourd’hui toujours pas entamé les démarches vers une démocratie renouvelée. Dernièrement, l’ancien prince héritier de Jordanie a été assigné à résidence, illustrant encore les luttes de pouvoir dans ces pays.

Certains pays d’Afrique du Nord et du Proche-Orient ont quant à eux vu leur situation empirer en tout point suite aux événements de 2011. Souvent, cette période a même intensifié les poussées islamistes voire djihadistes dans certains pays. L’écrivain libanais Elias Khoury évoque même que son état d’esprit dix ans après est « au-delà du désespoir » et que les peuples de la région sont « en étau entre le despotisme arabe et l’occupation israélienne ». Parmi les pays dont la situation a empiré, le Bahreïn ou l’Arabie Saoudite, qui ont par exemple renforcé la censure. D’autres pays ont simplement plongé dans des guerres meurtrières qui n’en finissent plus. La Libye vit aujourd’hui avec deux gouvernements rivaux depuis la guerre civile qui a fait suite à la mort du colonel Kadhafi. La Syrie (un des pays les plus stables de la région avant 2011), est le théâtre d’une guerre qui a fait plus de 380 000 morts et qui a permis l’émergence du groupe État Islamique. Le Yémen vit ce que l’ONU considère être la pire crise humanitaire du monde, depuis que les rebelles Houthis, chiites soutenus par l’Iran, ont profité du départ de Saleh pour combattre l’armée appuyée par l’Arabie Saoudite. Enfin, l’Égypte a subi un coup d'État mené par le général Al-Sissi dès 2013, qui a opéré ensuite un virage autoritaire. Certains reprochent aux dirigeants européens leur passivité, et leur façon de voir les dictateurs comme des « gardes-barrières, à qui ils ont délégué la responsabilité d’endiguer l’immigration » (Ahmed Naji, romancier égyptien exilé aux États-Unis).

Malgré ce bilan, les Printemps Arabes semblent avoir manifesté pour la première fois à une telle ampleur les revendications de la nouvelle jeunesse arabe. Les soulèvements populaires n’ont pas aussi bien abouti que l’euphorie de début 2011 le laissait envisager, mais ces événements demeurent les premiers signes des revendications politiques en réaction aux climats socio-économiques dans la région. Le statu quo ne sera pas tenable très longtemps. Il est à rappeler que ces processus de démocratisation, auxquels une partie des populations aspirent, s’effectuent sur le temps long et que les mouvements pro-démocratie continuent aujourd’hui. En 2021, le mouvement du Hirak en Algérie s’est par exemple intensifié après la parenthèse de la crise sanitaire, et continue de réclamer un changement radical du système politique en place depuis 1962.

 

Source image :

Gaspard L. et Max GC.