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Le parcours de Jordan, migrant camerounais

Demain Citoyens !

 

Mercredi 24 février 2021, j’ai eu le plaisir de rencontrer Jordan, immigré camerounais de 15 ans qui vit en France depuis août dernier, dans le Centre International de Valbonne. Je l'ai contacté afin de le rencontrer et de pouvoir relater son histoire et son parcours aux lecteurs de notre site et offrir un point de vue original et intérieur sur son périple qui fut pour le moins mouvementé.

Tout d’abord, Jordan est né au Cameroun en 2005 de deux parents camerounais. Malheureusement, il n’a jamais connu ces derniers, décédés dans sa petite enfance à cause des troubles qui traversaient déjà la région. Sa grand-mère s’est donc chargée de son éducation et de celle de son grand frère pendant des années. Là-bas, Jordan est allé en classe jusqu’à la quatrième, où il a eu la chance d’apprendre le français et des rudiments d’anglais. Pourtant, cette enfance à peu près tranquille a été bouleversée à ses 14 ans, lorsque les affrontements opposant les milices du Cameroun anglais à celles du Cameroun français se sont faites trop dangereuses pour rester chez eux. Accompagné de son grand frère, Jordan a fui le Cameroun et a roulé jusqu’à la frontière nigériane en laissant tout ce qu’il avait derrière lui, y compris sa grand-mère. Là-bas, son frère et lui se sont séparés, ce dernier lui ayant laissé de l’argent pour pouvoir se débrouiller un minimum et l’ayant confié à ses amis qui fuyaient aussi le pays. À partir de ce moment, le véritable périple a commencé, aux trajets en voitures ont succédé des trajets à pied à travers des régions plus ou moins désertiques et militarisées, qui ont permis à Jordan d’arriver au Niger. La traversée du Niger s’est présentée comme étant la première étape particulièrement compliquée du périple. En effet, la région est une grande plaine désertique, où il est difficile de fuir le Soleil et où de nombreux groupes armés se confrontent. Cette traversée du désert de plus de deux semaines, avec de maigres rations d’eau et de nourriture fut très éprouvante, de nombreuses personnes cheminant avec lui moururent de faim, de chaud ou de soif au bord de la route. Malheureusement, un phénomène fréquent touche les migrants venant de pays d’Afrique centrale, allant vers le Maghreb, il s’agit de l’esclavagisme, particulièrement présent en Libye. En effet, alors que la traversée du désert nigerian s’achève, le groupe dans lequel Jordan évolue se fait escorter par des inconnus vers une ville du sud de la Libye, où ils sont enfermés dans une prison un peu particulière. En effet, pour leur plus grand malheur, ces migrants se sont fait kidnapper plutôt qu’emprisonner : ils ont été pendant une durée indéterminée enfermés dans une prison illégale. "Cette prison, dit Jordan, est facilement comparable à un four, quasiment pas aérée, où les personnes sont entassées par centaines sans distinction d’âge ou de sexe." De plus, comme on peut s’y attendre, la nourriture et l’eau y sont rares et de nombreuses personnes, dans une telle situation, cèdent à la violence pour se faire une place au sein de ce groupe hétéroclite. Jordan, qui n’a alors que 14 ans, est lui aussi victime de ces violences fréquentes et de cette disette. Il m’explique qu’il a alors adopté un comportement qui lui a peut-être sauvé la vie, ne rien attendre quoi que ce soit de son environnement, se renfermer sur soi-même et ne penser qu’à endurer et à survivre. Il passe alors plusieurs mois dans cet état, tiraillé par la faim, la soif, la chaleur et la violence ambiante. La chance veut que, pour son âge, il est de bonne constitution et est assez fort pour ne pas être totalement écrasé par ses voisins de cellule. Après plusieurs mois dans la prison, vient un jour où un homme censé le surveiller lorsqu'il nettoie la cour des bâtiments, le laisse seul. Alors, par instinct de survie, poussé par la pensée qu'une chance pareille ne se représentera pas une seconde fois, il sort des bâtiments et escalade le mur entourant le complexe, sans faire attention aux blessures que lui infligent les fils barbelés qui le surplombent. Il s’enfuit alors en direction de bâtiments en construction non loin de là. Encore sous le choc de ce qu’il vient d’accomplir, il décide de passer la nuit dans ces bâtiments. Là-bas, les prisonniers réduits en esclavage sont facilement reconnaissables, car ils sont pour la plupart noirs, contrairement à la plupart des Lybiens. De plus, leurs vêtements sont témoins de leur condition, de même que leur comportement, souvent inquiet et craintif. Alors, au cours de la nuit, il tombe par chance sur les habits et outils de travailleurs du bâtiment. Une fois la nuit passée, Jordan se change donc et tente d’adopter un comportement qui soit le plus naturel possible, en espérant ne pas tomber sur des voitures à sa poursuite. Ainsi, il arrive au centre de la ville sans encombre. Seulement ce n’est pas parce qu’on est sorti de la prison qu’on ne peut pas y être réexpédié. Alors, il cherche des gens susceptibles de l’aider à trouver un endroit sûr ou il pourrait s’installer. Des gens lui indiquent donc un ghetto de personnes noires qui comme lui ont fui leur pays. Ainsi, après quelques heures de recherche il arrive aux portes de ce ghetto et va y chercher un abri.

L’objectif que se fixe Jordan à partir de ce moment-là, puisqu'il ne risque plus de se faire enlever, est de réunir assez d’argent pour rejoindre le nord de la Libye et tenter, à partir de là, de se réfugier en Europe. Il entreprend donc de travailler dans le bâtiment pendant quelque temps. Ainsi, quelque temps plus tard, il se décide et traverse la Libye en direction de Tripoli, sans pour autant avoir de plan précis de ce qu’il ferait une fois arrivé là bas. La traversée est naturellement semée d'embûches propres aux trajets dans les déserts tels le Sahara libyen et pourtant, Jordan et les gens qui l’accompagnent arrivent au bout de quelques semaines à bon port. La survie à Tripoli n'est malgré tout pas une tâche facile, car la Lybie est alors divisée en plusieurs États autoproclamés qui se font la guerre. Ainsi, Jordan me raconte qu’il lui est arrivé de se faire dérober son argent par un enfant de douze ans, pistolet à la main; selon lui, les armes là-bas sont gratuites et plus faciles à se procurer que de la nourriture. Il me dit en riant que "pendant qu’en France les jeunes suivent leurs cours, en Libye, les jeunes apprennent à tirer avec leurs parents pendant leur temps libre." La suite de son séjour dans la capitale repose encore sur un coup de chance : il existe dans la ville un endroit où tous les migrants se retrouvent pour s’organiser, échanger et parler. Jordan s'y rend donc naturellement. Soudain, il reconnaît une voix, celle d’un des amis de son frère dont il avait été séparé lors de son emprisonnement. Il le rejoint alors et ce dernier entreprend de se charger de lui trouver de l’argent et d’assurer sa sécurité jusqu'à sa fuite du pays. A partir de ce jour, il emploie donc son temps à des travaux divers : réaliser des revêtements, ou peindre des façades en tant qu’assistant, sachant qu’il est encore trop jeune pour obtenir mieux. Ses compagnons, bien organisés et efficaces peuvent obtenir des contrats assez importants pour réunir rapidement suffisamment d’argent afin que Jordan et un des amis de son frère tentent une traversée. Là-bas, une traversée vaut environ 400 à 500 euros, somme qu’ils ont réussi à rassembler après moins de deux mois.

Ainsi, ils embarquent, en espérant qu'aucun policier ou garde-côte ne les rattrape. Aux alentours de six heures du matin, ils sont trente dans une barque gonflable de neuf mètres carrés environ. La traversée se déroule correctement jusqu’aux environs de neuf heures : à ce moment-là, le côté gauche de la barque est percé et commence à se dégonfler. Dès lors, plusieurs personnes tombent du bateau qui penche et tentent de rejoindre à la nage les bateaux de pêcheurs libyens tournant autour. Hélas, ceux-ci s’éloignent en général au dernier moment et les vagues provoquées par leur recul noient les malheureux tombés à l'eau. Le bateau avait heureusement été rempli de gaz et non d’air, ce qui au contact de l’eau de mer a formé de la glace, permettant au bateau de couler moins vite. Jordan se plaça donc à l’avant de la barque, là où l'eau présentait le moindre risque de l’atteindre. Il enleva alors ses vêtements, hormis son jogging, afin de ne pas pouvoir être entraîné dans l’eau par des gens tombant de l'embarcation. Malheureusement, le moteur aussi fuyait, répandant du gazoil dans l’eau, ce qui eut pour effet de produire un acide qui rongea la jambe qu’il avait laissée tremper dans l’eau. Puis, un bateau s’est un peu plus approché pour leur porter secours, alors, par chance, il put s’aider d’une personne nageant dans l’eau pour se hisser à bord du bateau de pêcheur. Une fois arrivé à bord, il se rendit compte que sa jambe avait été complètement rongée et lorsqu' il enleva son jogging pour constater les dégâts, la peau rongée partit avec, laissant sa chair à nue sur une grosse partie du mollet. Le pêcheur les rapporta donc dans la journée à Tripoli, leur point de départ, et les remit aux autorités. Malgré tout, il put en quelque sorte s’estimer heureux, car si son pantalon n’avait pas arraché sa peau, de l'eau aurait pu rester dans la plaie et engendrer une infection très dangereuse en l’absence de médicaments.

Ainsi, il se retrouva entre les mains des autorités, qui lancèrent des procédures pour lui accorder un passeport et lui permettre de se rendre au Mali. Jordan accepta et se retrouva donc quelques semaines plus tard dans l’aéroport de Tripoli, prêt à partir pour le Mali. Seulement, dans l’aéroport, il se rendit compte que se rendre là-bas ne faisait que le renvoyer à la case départ et gâcher tous ses efforts accomplis jusqu’ici, il déchira donc sur un coup de tête son passeport avant qu’il ne soit trop tard. Un policier furieux lui cria dessus en le battant à moitié, en lui demandant le motif de cet acte, sachant que de nombreuses personnes auraient aimé être à sa place. On le punit donc en l’envoyant simplement en détention. Il s’est ainsi retrouvé dans une nouvelle prison, légale cette fois-ci. Les conditions étaient légèrement meilleures que dans la précédente. Cet emprisonnement n’a malgré tout pas duré très longtemps, car la guerre éclatait littéralement autour du bâtiment, les gardes lâchèrent la surveillance et certains détenus prirent la fuite. Certains ont ainsi compris en entendant les tirs de roquettes et de différentes armes, que c’était l’occasion rêvée de sortir de la cellule. Munis de barres de fer, ils ont donc fait sauter le loquet de la porte et se sont enfuis au milieu du champ de bataille où les combats faisaient rage. Avec dix personnes, Jordan s’est donc dirigé vers un endroit qui semblait plus sûr. A ce moment-là, un homme en uniforme de policier en voiture les a appelés, mais ayant peur que ce dernier ne les renvoie en prison, ils ont continué à fuir. Cet homme les a toutefois rattrapés, mais contre toute attente, leur a dit de monter et leur a proposé de les déposer ou ils le désiraient avec une liasse de vingt billets de vingt dinars chacun. Cet homme avait en fait habité par le passé en Angleterre et avait donc le désir et les moyens de les aider comme il le pouvait. Jordan demanda donc à être déposé au quartier de Tripoli où il pourrait retrouver les amis de son frère, restés là- bas.

C’est ainsi qu’il se retrouva à la case départ sur les chantiers de Tripoli pour se refaire de l’argent nécessaire à la traversée. Il entreprit la traversée de la même manière, un matin à l’aube et se lança sur la Méditerranée en direction de l’Italie. Aux alentours de onze heures du matin, un bateau de garde-côtes libyen arriva par derrière, au loin, en même temps que des hélicoptères européens ; hélas, ces derniers partirent rapidement malgré les appels des naufragés. Heureusement, peu après, deux bateaux de secours espagnols arrivèrent juste avant le croiseur libyen qui malgré les protestations, ne put pas récupérer les fuyards. En voyant les secours arriver, une jeune femme tendit alors à Jordan deux enfants, les siens, et lui demanda de les faire monter dès que possible. Jordan a ainsi pu de nouveau compter sur sa bonne étoile car en abordant les rescapés, les secouristes demandèrent d’abord de faire monter les femmes, les enfants et leurs parents. Il fut donc un des premiers à monter à bord, avec les deux enfants dans ses bras. Ainsi, Jordan en avait fini du cauchemar qu’il vivait depuis un an, et qu'il n’arrivait pas à réaliser, et, contrairement aux autres réfugiés qui se demandaient ce qui leur arriverait par la suite, il se contenta de rester assis et de prendre des photos de la mer avec son portable. Il arriva enfin en Italie, où on prit soin de lui pendant quelques mois ; avec ses compagnons d’infortune, il logea dans des appartements qui le changeaient de son séjour à Tripoli. Puis, en suivant un ami de son frère comme toujours, il embarqua dans un train de Vintimille en direction de Menton. A la sortie, il se fit intercepter par des policiers français qui le firent patienter en garde à vue pendant une journée. Puis, affirmant qu'il était mineur, on vérifia ses affirmations via différents questionnaires et contrôles de santé et on l’envoya quelque temps après dans le campus du Centre International de Valbonne, où une organisation se charge de loger les migrants mineurs et s’occupe de leur éducation.

Aujourd’hui, après avoir vécu des péripéties inimaginables pour un enfant de 14 ans, il a été assigné à une classe de troisième dans un collège de secteur et côtoie des gens qui ont vécu des évènements plus ou moins semblables à ce qu’il a surmonté. Il n’a plus plus personne de son ancienne vie autour de lui, n’a plus de nouvelles de sa grand-mère, et son frère a selon lui été tué au Cameroun. Quand je lui ai demandé ce qui l’a le plus marqué et fait changer dans tout ça, il m’a répondu sans hésiter, la prison illégale dont il s’est enfui au sud de la Libye. Il y a appris à faire abstraction de son environnement quand ce dernier se trouvait menaçant. Cette expérience lui a permis de grandir et de faire face à quasiment toutes les situations qui se présentent à lui dorénavant.

Une chose étonnante qui n’est malheureusement pas observable chez tous les immigrés du campus est que Jordan a su se libérer du poids de son vécu. Il sait en parler sans se refermer sur lui systématiquement. J’ai même pu constater qu’il évoque souvent des événements parfois inhumains comme des gens morts à côté de lui en cellule, tout en riant et en souriant. Jordan a vécu une aventure terrible qui n’a pu que le changer à jamais, mais parfois en bien. Il a même pu constater que malgré le traitement inhumain que certaines personnes infligent à d'autres, il ne s’agit pas d’une généralité : il a partout rencontré des âmes charitables qui l’ont soutenu et aidé sans rien demander en retour, telles les amis de son frère et cet inconnu à la sortie de la prison. De même, il a partout été sujet à une chance miraculeuse. Il n’a pas été malade, ne s’est pas noyé dans le premier échec de sa traversée, a guéri de sa blessure à la jambe et enfin a réussi la deuxième traversée, ce dont peu de migrants peuvent se vanter. Il espère maintenant pouvoir vivre tranquillement et suivre une formation dans la plomberie ou le bâtiment après le collège.

  

Source image : hirondelleusa.org

Damien