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Le parcours de Jordan - Deuxième partie

Demain Citoyens !

 

Ainsi, ils embarquent, en espérant qu'aucune force de l’ordre ne les rattrape, aux alentours de 6 heures, ils sont 30 dans une barque gonflable de 9 mètres carrés environ. La traversée se déroule correctement jusqu’aux environs de 9 heures: à ce moment-là, le côté gauche de la barque est percé et commence à fuir. Dès lors, plusieurs personnes tombent du bateau qui penche et tentent de rejoindre à la nage les bateaux de pêcheurs libyens tournant autour. Hélas, ceux-ci s’éloignent en général au dernier moment et les vagues provoquées par leur recul noient plusieurs personnes. Le bateau avait heureusement été rempli de gaz et non d’air, ce qui au contact de l’eau de mer a formé de la glace, permettant au bateau de couler moins vite. Jordan se plaça donc à l’avant de la barque, là où l'eau était le moins susceptible de l’atteindre. Jordan enleva alors ses vêtements mis à part son jogging, afin de ne pas pouvoir être entraîné dans l’eau par des gens tombant de l'embarcation. Malheureusement, le moteur aussi fuyait, répandant du gazoil dans l’eau, ce qui eut pour effet de produire un acide qui rongea la jambe qu’il avait laissé tremper dans l’eau. Puis, un bateau s’est un peu plus approché pour secourir certaines personnes, alors, par coup de chance, il s’aida d’une personne nageant dans l’eau pour se pousser à bord du bateau de pêcheur. Une fois arrivé à bord, il se rendit compte que sa jambe avait été complètement rongée et lorsqu' il enleva son jogging pour constater les dégâts, la peau rongée partit avec, laissant sa chair à nu sur une grosse partie du mollet. Le pêcheur les rapporta donc dans la journée à Tripoli, leur point de départ et les remit aux autorités. Malgré tout, il eut de la chance dans sa malchance, car si son pantalon n’avait pas arraché sa peau, de l'eau aurait pu rester dans la plaie et engendrer une infection très dangereuse en absence de médicaments.

Ainsi, entre les mains des autorités, celles-ci lancèrent des procédures pour lui accorder un passeport et lui permettre de se rendre au Mali. Jordan accepta et se retrouva donc quelques semaines plus tard dans l’aéroport de Tripoli, prêt à partir pour le Mali. Seulement, dans l’aéroport, il se rendit compte que se rendre au Mali ne faisait que le renvoyer à la case départ et gâcher tous ses efforts jusqu’ici, il déchira donc sur un coup de tête son passeport avant qu’il ne soit trop tard. Un policier furieux lui cria dessus en le battant à moitié, en lui demandant pourquoi cet acte, sachant que de nombreuses personnes auraient aimé être à sa place. On le punit donc en l’envoyant simplement en détention. Il s’est donc retrouvé dans une nouvelle prison légale cette fois-ci. Les conditions étaient légèrement meilleures que dans la précédente. Cet emprisonnement n’a malgré tout pas duré très longtemps, car la guerre étant littéralement présente autour du bâtiment, les gardes lâchèrent la surveillance et certains fuirent. Certains détenus ont donc compris en entendant les tirs de roquettes et de différentes armes, que c’était l’occasion rêvée de sortir de la cellule. Munis de barres de fer, ils ont donc fait sauter le loquet de la porte et se sont enfuis au milieu du champ de bataille qui prenait place dehors. Avec dix personnes, Jordan s’est donc dirigé vers un endroit qui semblait plus sûr. A ce moment-là, un homme en uniforme de policier en voiture les a appelés, mais ayant peur que ce dernier ne les renvoie en prison, ils ont continué à fuir. Cet homme les a donc rattrapés et contre toute attente, leur a dit de monter et leur a proposé de les déposer ou ils le désiraient avec une liasse de vingt billets de vingt dinars chacun. Cet homme avait en fait habité dans le passé en Angleterre et avait donc le désir et les moyens de les aider comme il le pouvait. Jordan demanda donc à être déposé au quartier de Tripoli où il pourrait retrouver les amis de son frère restés là- bas.

 

C’est ainsi qu’il se retrouva à la case départ sur les chantiers de Tripoli pour se refaire de l’argent nécessaire à la traversée. Donc, il entreprit la traversée de la même manière, un matin à l’aube et se lança sur la méditerranée en direction de l’Italie. Aux alentours de onze heures du matin, un bateau de garde-côtes libyen arriva par derrière, au loin, en même temps que des hélicoptères européens, malheureusement, ces derniers partirent rapidement malgré les appels des naufragés. Heureusement, peu après, deux bateaux de secours espagnols arrivèrent juste avant le croiseur libyen qui malgré les protestations, ne put pas récupérer les fuyards. En voyant les secours arriver, une jeune femme tendit alors à Jordan deux enfants, les siens, et lui demanda de les faire monter dès que possible. Jordan a ainsi encore eu de la chance car en abordant les rescapés, les secouristes demandèrent d’abord de faire monter les femmes, les enfants et leurs parents. Il fut donc un des premiers à monter à bord, avec les deux enfants dans ses bras. Ainsi, Jordan en avait fini du cauchemar qu’il vivait depuis un an, malgré tout il n’arrivait pas à réaliser et contrairement aux autres réfugiés qui se demandaient ce qui leur arriverait par la suite, il se contenta de rester assis et de prendre des photos de la mer avec son portable. Il arriva enfin en Italie, où on prit soin de lui pendant quelques mois, avec ses compagnons d’infortune, il logea dans des appartements qui le changeaient de son séjour à Tripoli. Puis, en suivant un ami de son frère comme toujours, il embarqua dans un train de Vintimille en direction de Menton. A la sortie, il se fit intercepter par des policiers français qui le firent patienter en garde à vue pendant une journée. Puis, affirmant qu'il était mineur, on vérifia ses affirmations via différents questionnaires et contrôles de santé et on l’envoya quelque temps après dans le campus du Centre International de Valbonne, où une organisation se charge de loger les migrants mineurs et de leur éducation.

 

Aujourd’hui, après avoir vécu des péripéties inimaginables pour un enfant de 14 ans, il a été assigné à une classe de troisième dans un collège à côté et côtoie des gens qui ont vécu des évènements plus ou moins semblables à ce qu’il a surmonté. Il n’a plus plus personne de son ancienne vie autour de lui, n’a plus de nouvelles de sa grand-mère et son frère a selon lui été tué au Cameroun. Quand je lui ai demandé ce qui l’a le plus marqué et fait changer dans tout ça, il m’a répondu sans hésiter, la prison illégale dont il s’est enfui au sud de la Libye. Il lui a appris à faire abstraction de son environnement si ce dernier le menaçait. Il lui a permis de grandir et de faire face à quasiment toutes les situations qui se présentent à lui dorénavant.

 

Une chose étonnante qui n’est malheureusement pas observable chez tous les immigrés du campus est que Jordan a su se libérer du poids de son vécu. Il sait en parler sans se refermer sur lui systématiquement. J’ai même pu constater qu’il évoque souvent des événements parfois inhumains comme des gens morts à côté de lui en cellule, tout en rigolant et en souriant. Jordan a donc vécu une aventure terrible qui l'a forcément changé à jamais, mais parfois en bien. Il a même pu constater que malgré le traitement inhumain que certaines personnes infligent à d'autres et malgré toute la malchance du monde, le contraire est aussi valable. Il a partout rencontré des âmes charitables qui l’ont soutenu et aidé sans rien demander en retour comme les amis de son frère et cet inconnu à la sortie de la prison. De même, il a partout été sujet à une chance miraculeuse. Il n’a pas été malade, ne s’est pas noyé dans le premier échec de sa traversée, a guéri de sa blessure à la jambe et enfin a réussi la traversée, ce qui n’arrive qu’à un nombre restreint de personnes telles que lui. Il espère maintenant pouvoir vivre tranquillement et suivre une formation dans la plomberie ou le bâtiment après le collège.

 

Source image : Demain Citoyens !

Damien